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JOUEZ LENTEMENT, PENSEZ VITE !

  • 11 juin
  • 4 min de lecture

Cette phrase était assenée comme un ordre par ma professeure d'harmonisation au clavier du conservatoire supérieur de Paris. Je me rappelle. Dans cette salle trop résonante du quatrième étage, cette professeure se désolait de nous voir patauger. Nous, inquiets, regardions nos copies de basses chiffrées et de mélodies à harmoniser. Pétrifiés. Alors nous jouions trop vite et pensions mal. Le petit troupeau que nous formions tentait d’agiter vite ses pattes mais n’avait aucune idée claire. Et le stress de ne pas savoir nous incitait encore d'avantage à l'accélération... vers l'échec.


Cercle vicieux.


Parfois il est temps de prendre le temps.

Surtout quand on croit qu'il n'y en pas assez.


En toute pensée, il y a une action rationnelle et irrationnelle. Imaginative et analytique. Consciente et inconsciente. L'art des yogis, des méditants, des moines dans la tradition bouddhiste notamment le sait depuis des millénaires et tend à accorder ces deux rythmes cérébraux pour vivre en cohérence intérieure.


On appelle cela la cohérence cardiaque.

L'occident la repris à sa manière, une minuscule pièce du gigantesque puzzle de ces philosophies spirituelles.


Dans ces cours d'harmonisation, plus l'inquiétude de me tromper grandissait, plus mes doigts couraient vite. Jusqu'au crash. Plutôt exploser en plein vol que... s'arrêter ! Faire pause. Penser, c'est parfois aussi ressentir. Éprouver. Accueillir. Prendre ce temps dans l'action, cet espace, entre une seconde et la suivante. Écouter toutes les informations qu'elle contient. S'écouter soi-même, quitte à y trouver de la peur ou toute autre émotion. Quand j'étais si inquiète de rater, mon cerveau vrillait et je fuyais. Comme une ville sous bombardements, il fallait partir ailleurs, s’enfuir. Tout plutôt que rester là. Pourtant là, justement là... il n'y avait aucun vrai risque. Pas de bombardements. Pas de guerre. Mais mes doigts couraient comme des chevaux effrayés. Le public pouvait y voir de l’agilité. Cette rapidité tant prônée par notre monde moderne, performant. Mais ce n’étaient que des chevaux fous. Effrayés. 


Combien de musiciens ai-je reçu en cabinet d’hypno-coaching m’avouant qu’ils voulaient finir au plus vite leur prestation sur scène tant ils se sentaient inquiets, mal, stressés ? À force de courir, nous arrivons juste plus vite là où… il n’y a aucune destination ! À part la tombe ! lançait en riant le maître spirituel indien Sadhguru, lors d'une interview.


Comme les émotions, la lenteur inquiète, parce qu’elle n’a pas été valorisée par notre société. Pourtant, elle est aussi nécessaire que la rapidité. 


Alors le mois dernier, j’ai eu envie d’explorer pour moi-même la perception du temps en hypnose. Et j’ai réalisé combien, dès l'instant où l'on y pose son attention, l’espace est grand entre une seconde et l’autre. 

La méditation comme la sagesse orientale nous invitent à explorer cet espace. 



Pour certains, il est nécessaire de rassurer son corps d'abord par des outils axés sur le somato-affectif : les réactions du système nerveux, le besoin de réinformer le subconscient, de retrouver un lien avec ses sensations en toute sécurité. Pour d’autres, il est question de perception, voire de croyances : lorsqu’on a appris qu’il fallait se dépêcher, par exemple, lorsqu’on a cru ne pas pouvoir se fier à personne ni à rien. D'autres encore auront besoin d'accepter le mouvement de l'âme, les émotions, qui sont nos précieux messagers du coeur. Et bien d’autres approches encore peuvent favoriser ce cheminement, ce voyage au sein même du fameux instant présent. J'ai alors perçu avec plus d'acuité ce mécanisme où notre cerveau a appris à créer un « avant » et un « après ». 


Paradoxalement, réaliser que le temps est long, prend une seconde ! À l’inverse, courir après le temps en croyant ainsi en gagner, ne fait qu’accentuer cette sensation de rétrécissement. Le temps, nous dit la science, n’existe pas. Il est une perception. Une durée. Un espace. Et pourtant nous lui donnant parfois une telle autorité ! Nous lui obéissons comme un Graal absolu. « Il faut aller vite, je n'ai pas le temps, je suis trop vieux, etc… » 


En modifiant sa perception du temps, on renoue avec notre propre autorité intérieure.


Chez les plus grands musiciens comme des plus grands esprits, j'ai souvent observé cela : la lenteur du début, de l’apprentissage d’un texte, d’une compréhension, de l'assimilation d'un geste décomposé, est le gage d’une rapidité pour la suite. C'est ce que raconte l’histoire de la pyramide égyptienne qui, dans un récit que j’avais lu, racontait le cheminement de deux ingénieurs choisis par le Pharaon pour construire le plus vite possible, en compétition l’un de l’autre, une pyramide. Le premier se jeta sur l’ouvrage en portant pierres après pierres. Au fur et à mesure des années, il fut ralenti par la hauteur et la pénibilité de chaque nouvelle pose de pierre. Le second ingénieur n’avait pas encore commencé la moindre construction extérieure. Mais il avait travaillé sur la création de machines qui permettraient de porter les pierres les plus lourdes, surtout à la fin, tout en haut du sommet de l’édifice. Il n'avait aucune garanti, simplement assez de confiance pour travailler dans son intérieur sans céder aux injonctions d'un temps extérieur. Bien des années après, le premier d’abord moqueur finit par s’épuiser. Il vit alors le second sortir de son atelier et s’atteler à la construire éclaire de cette pyramide. 


Cette histoire m’a souvent fait penser à "l’île des lents" et "l’île des vifs" de Jean Tardieu. Et si ces deux îles étaient en nous, de quelle manière aimerions-nous les intégrer dans notre art, notre être ? 


La plupart des musiciens, comme les sportifs de haut niveau, ont l’expérience d’un temps grossissant lors d’une performance intense. Comme si le temps n’existait plus ou semblait être au ralenti. Puis sortant de scène, ils s’exclament : « ç’a été si rapide ! »


Il se peut que, lorsque notre propre relation au temps s’apaise, qu’elle n’est plus perçue comme une contrainte, une autorité ou même une punition, mais une perception modulable à chaque instant, un partenaire de danse… alors le stress a de fortes chances de disparaître. Il n’est plus question de « devoir » être ou atteindre quoique ce soit avant « qu’il ne soit trop tard » mais d’accepter notre condition véritable : celle de DEVENIR.


Perpétuellement, quoique nous vivions, nous devenons…



Hélène TYsman

pour l'Hypnose du Musicien©

 
 

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